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Conférence-débat au Créad : Les spécialistes soulignent l’absence d’une politique de migration en Algérie

Aborder la question de la migration en Algérie tout en mettant un l’accent sur l’être humain et le respect de l’égalité entre hommes et femmes, devient un impératif pour les académiciens algériens, d’autant que le pays est devenu non seulement une terre d’asile mais aussi un pays pourvoyeurs de migrants.

La problématique est d’actualité et intéresse de très près la communauté des académiciens. Raison pour laquelle le Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (Créad) a organisé, hier à l’université de Bouzaréah, à Alger, une conférence-débat animée par Musette Mohamed Saib, directeur de recherche, devant une assistance de chercheurs en sociologie et en psychologie, ainsi que des représentants d’acteurs impliqués dans la prise en charge, des représentants d’associations et d’institutions internationales à l’image de l’Organisation internationale des migrations, ou du CICR.

Le choix de la date n’est pas fortuit, puisque celle-ci coïncide avec les manifestations de la Journée internationale des migrants. Pour Musette Mohamed Saib, il est question de faire une pause « tout en interpellant les gouvernements à respecter leurs engagements en mettant l’accent sur l’être humain sous l’angle du respect de l’égalité entre hommes et femmes aussi bien en ce qui concerne les migrants vivant sur le sol algérien que les Algériens vivant à l’étranger.

C’est ce regard porté sur les deux côtés qui nous interpelle et qui a déjà fait l’objet d’une ébauche de réflexion il y a une année, lors d’une réunion institutionnelle qui a fait sentir la nécessité d’avoir une politique de migration ». M. Musette estime que la problématique du genre en matière de migration est nouvelle ; elle a apparu à la faveur de la mondialisation, dit-il.

La démarche du Créad, souligne-t-il, repose sur trois principes qui « permettent de travailler sur le sexe au lieu que ce soit sur le changement ». L’orateur rappelle les différentes études faites en Algérie et qui constituent une base de connaissances qui mériterait d’être approfondie. « Les principes d’équité et d’égalité ne sont pas suffisants s’ils ne sont pas accompagnés d’une chance égale d’accès aux mesures de cette équité », révèle le chercheur, qui précise que la mesure des distinctions entre les deux sexes se fait au niveau international sur la base d’indicateurs autour de l’accès à la politique, l’économie, la santé et l’éducation.

l’éxil économique

A ce titre, il rappelle que le dernier rapport Gender Gap pour l’année 2016 classe l’Algérie au 120e rang. Le pays est en outre 135e en matière d’accès à l’économie, 104e en matière d’éducation, 127e en matière de santé et 56e en matière d’accès à la politique. « Peut-on appliquer les mêmes mesures et établir les distinctions entre les migrants nationaux ? Que savons-nous de la place de l’Algérie dans les migrations internationales sur la base de ces trois principes », s’interroge le conférencier avant de revenir à la question du genre. Selon lui, sur les 243 millions de migrants dans le monde, les femmes représentent 77 millions, soit 48,2%, et la plupart ont opté pour l’exil pour des raisons économiques.

« Qu’en est-il des étrangers vivant en Algérie », se demande le conférencier. « Les données restent muettes. En 2013, il y avait 270 000 migrants, sur les 40 millions d’Algériens, soit 0,6% de la population. Parmi ces derniers, 70% sont des Palestiniens et des Sahraouis et 45% sont des femmes bien établies depuis 1990. Les statistiques du ministère des Affaires étrangères pour 2016 évoquent 77 000 migrants économiques, soit 0,75% de la population dont très peu de femmes », souligne M. Musette.

Pour ce qui est des Algériens vivant à l’étranger, le conférencier affirme : « En 2013, ils étaient un peu plus de 2,1 millions d’inscrits dans les consulats, mais les Nations unies évoquent un nombre de 1,4 million en 2000 et 1,8 million en 2013 avec un taux de 37% de femmes en 2000 et de 47% en 2013. Dans les pays de l’OCDE, les Algériens sont au nombre d’un million dont 49% de femmes. Elles sont moins nombreuses à avoir le niveau scolaire du palier primaire, presque à égalité avec les hommes qui ont le niveau secondaire et un peu moins que les hommes à avoir le niveau supérieur. Mais elles sont à égalité des hommes à avoir des PhD. »

Le chercheur note que ces données peuvent constituer des pistes de recherche et appelle à « une comparaison entre l’accès des nationaux et des migrants aux différents domaines avec une équipe pluridisciplinaire et mixte. Nous ne pouvons pas être dans l’analyse du genre si nous ne prenons pas en compte exclusivement les femmes. Nous pouvons créer nos propres outils et nos indicateurs à partir de nos bases cultuelles et culturelles ». Il a conclu en soulignant : « Depuis trois ans, je ne cesse de dire qu’il faut anticiper sur les problèmes de migration. Chaque année, à la même période, novembre-décembre, les autorités réagissent en pompiers, en opérant des rafles dans les rues pour ramasser tous les étrangers. Cela provoque des dégâts aussi bien chez nous qu’en Europe. C’est la même chose pour les harraga. Il faut un plaidoyer pour une politique de migrants respectueuses des droits de l’homme. »

Un autre chercheur du Créad, Khaled Noureddine, va plus loin. Selon lui, les derniers événements liés au « ramassage » des migrants dans les rues d’Alger ont montré une absence totale de politique de migration en Algérie. Il regrette que les femmes soient invisibles dans cette masse de migrants, expliquant tout le mal qu’il a eu à en trouver une dizaine pour répondre à des questions entrant dans le cadre de sa recherche pour les années 2007 et 2008 : « Sur les 2000 migrants approchés, à peine quelques dizaines étaient des femmes. Les lieux de vie des migrants sont hiérarchisés et structurés. Dans cette organisation, les femmes sont invisibles parce que bien protégées de l’extérieur. »

Un observatoire pour la migration

Le débat suscite plusieurs interventions. D’abord celle du représentant de l’OIM, Pascal Reyntjens, chef de mission à Alger, qui plaide pour un partenariat entre les politiques, les associations et les décideurs, tout en appelant à intégrer les questions des migrations dans le développement durable ainsi que les indicateurs agrégés comme l’accès au travail, à la santé et à l’éducation en matière de genre.
Karim Khaled, chercheur au Créad, renvoie pour sa part le débat à l’aspect historique « très important pour comprendre pourquoi nous avons construit un Etat national et non pas un Etat-nation ».

Le représentant de l’association Caritas, qui s’occupe des migrants, appelle à une enquête très profonde sur les migrants et à développer un observatoire de la migration. « Il faut comprendre pourquoi 90% des migrants qui sont au Maroc ou en Tunisie ont d’abord traversé l’Algérie avant leur dernière escale. Nous travaillons dans l’urgence. Il faut prendre en charge ce phénomène de manière profonde », dit-il.

M. Musette estime que cette problématique n’est pas propre à l’Algérie puisque l’Europe aussi y fait face. L’aspect historique n’est pas des moindres, dit-il : « L’Algérie a vécu des étapes douloureuses et l’étranger, dans la conscience collective, renvoie à l’occupant français, venu prendre les richesses. »

Des intervenants ont abordé certains comportements racistes que subissent les Subsahariens qui vivent en Algérie, en insistant sur le quotidien très difficile des femmes, surtout celles qui viennent sous la protection d’un des hommes de leur communauté et qui, au fil du temps, subissent violences et mauvais traitements. Certains témoignages sont poignants, surtout ceux de jeunes mineurs, abandonnés par des parents qui les ont loués pour traverser des milliers de kilomètres puis les ont abandonnés une fois arrivés au nord du pays.

La problématique de la prise en charge de la scolarisation a été également au centre des discussions, tout autant que la stigmatisation en raison de la religion qui pousse beaucoup de migrants chrétiens à se convertir à l’islam, ou à faire semblant, pour trouver du travail et s’intégrer. Des jeunes de l’association Rencontre et développement, mais aussi d’autres agissant dans le secteur de la prise en charge mettent en exergue la difficulté à assurer un minimum de « dignité » aux migrants en raison des stéréotypes et des mentalités souvent réfractaires à l’autre.

Certains n’hésitent pas à évoquer le statut de la femme algérienne dans la société pour comprendre cette violence dont souffrent les migrantes en Algérie, notamment les mères célibataires, confrontées à des réactions brutales et extrémistes dans certaines structures sanitaires. D’autres, par contre, relèvent une évolution positive par rapport aux années précédentes dans le comportement non seulement de la société civile, mais aussi des institutions étatiques qui assurent aujourd’hui la scolarisation des enfants et l’accès des migrants aux soins gratuits.

elwatan 18/12/2016

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